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Samedi 2 juin 2007
par Nicosono
publié dans : Relations géopolitiques

Par Mati Ben-Avraham

Et tout cela pour fêter le 10ème anniversaire de la fondation de la Société israélienne d’études napoléoniennes. Hé oui! Ça existe. Et fonctionne même très bien, comme en témoigne la tenue de ce symposium. Le président fondateur de cette Société n’est autre que le professeur Mordechai Gichon, archéologue et historien à l’université de Tel-Aviv, considéré par ses pairs comme le meilleur spécialiste mondial des batailles livrées par Napoléon (par commodité de langage puisqu’il n’était alors que le général Bonaparte) en Terre sainte.

Mati Ben-Avraham : Comment en êtes-vous arrivé à fonder une Société de cet ordre?

Prof. Mordechai Gichon : Je me suis intéressé, au plan personnel, à cette période de l’histoire, à Napoléon et à son expédition dans la région. Au cours de mes recherches, je suis arrivé à la conclusion que la période, qui court de la révolution française à la restauration, a influencé considérablement le destin des juifs en général et celui des juifs occidentaux en particulier. J’ai alors réuni quelques amis, portés également sur cette période, et nous avons finalement décidé de fonder cette Société israélienne d’études napoléoniennes, sous l’égide de l’université de Tel-Aviv. Je dois avouer que j’ai tiré profit du fait que j’étais également – je le suis toujours – président de la Société israélienne d’histoire militaire pour créer un lien entre les deux. Nous avons commencé à travailler. Et vous le savez, quand vous vous lancez dans des conférences, des débats, des cours, vous créez un pôle d’intérêt et, partant, la Société s’est étoffée rapidement. Au point qu’au cours de sa 3ème année d’existence, nous avons organisé un premier colloque international consacré à ” Napoléon en Egypte et en Terres sainte.” Et nous participons régulièrement à des manifestations similaires à l’étranger, étant donné que nous sommes englobés dans une structure internationale consacrée aux études napoléoniennes.

MBA : Restons par ici…Comment interprétez-vous cette expédition du général Bonaparte dans notre région?

Prof. Mordechai Gichon : Une opération qui correspondait à son interprétation du contexte géopolitique issu de la révolution française. Vous le savez, l’Angleterre était l’unique ennemi à n’avoir pas signé un traité de paix avec la France. Le Directoire en avait conclu qu’il n’y avait pas d’autre choix que de concentrer des forces importantes pour faire plier l’Angleterre dont l’hégémonie sur les mers portait un rude coup à l’économie française. Napoléon ne partageait pas cette vue des choses. Il était convaincu que la conquête de l’Angleterre était impossible. Soit dit en passant, c’est à la même conclusion qu’était parvenue l’état-major allemand en 1941. Napoléon a, alors, planifié une opération – la première du genre au monde – dite ” approche indirecte ” par les stratèges, à savoir ne pas affronter directement l’Angleterre, mais porter atteinte à ses intérêts, à son commerce en un autre point, même éloigné. Et son choix a porté sur l’Egypte et la terre d’Israël.

MBA : Il est généralement estimé que la bataille du Tabor, en fait la plaine d’Afoula, est la meilleure illustration du génie militaire de Napoléon. C’est aussi votre avis.

Prof Mordechai Gichon : Nul doute que cette bataille est l’une des plus intéressantes qui soient. Prévenu de l’avancée de l’armée de secours expédiée par le Pacha de Damas pour briser le siège d’Akko (NDLR: St Jean d’Acre), Napoléon a envoyé Kléber, à la tête d’une division prélevée sur son armée, afin de barrer la route à cette armée. Napoléon, c’est mon avis, était parfaitement conscient que Kléber n’était pas à même d’assumer sa mission. De toutes mes recherches, en particulier l’épluchement des ordres donnés, il ressort que Napoléon a utilisé Kléber comme appât, afin d’amener l’ennemi l’ensemble de ses forces sur la division Kléber. Et au moment où Napoléon a reçu l’information qu’il attendait, il a immédiatement mis en mouvement le gros de son armée, créant une surprise totale, fondant sur les damascènes et mamelouks égyptiens, les empêchant de s’enfuir, comme à leur habitude. Et c’est ainsi que, pris entre Kléber qui a tenu le rôle de l’enclume et Napoléon interprétant celui du marteau, l’ennemi a été littéralement écrasé. Remarquable. D’autant plus que les français étaient en sous nombre : 5000, peut-être 6000 mais je n’en suis pas certain, alors qu’en face il y avait 40000 soldats, renforcés par les éléments locaux venus de Naplouse. Ce fut donc la victoire du petit nombre, obtenu au moyen d’une ” ruse de guerre.”

MBA : Une ruse, mais aussi un sacré risque!

Prof. Mordechai Gichon : C’est la question que l’on peut se poser en théoricien, après plus de 2 siècles : ce risque calculé était-il nécessaire? Si Napoléon était arrivé avec ¼ d’heure de retard, la division Kléber aurait été anéantie. Mais seul compte le résultat. Napoléon a pris ce risque et il a gagné.

MBA : Venons-en au siège d’Akko. Un échec total pour Napoléon. Parce qu’il avait sous-estimé le gouverneur de la cité? Et parce qu’il n’avait pas auguré de la réaction anglaise quant à son odyssée?

Prof. Mordechai Gichon : C’est vrai. Si je devais m’appuyer sur mes propres travaux et les conclusions que j’en ai tirées sur ce point, je dirai que Napoléon a négligé le côté renseignements de son expédition. D’où un manque d’informations vitales. Par exemple : il a bien envoyé une patrouille vérifier le fossé qui entourait la ville sur ses flancs nord, est et sud. Mais voilà, cette patrouille a livré une information faussée – pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici – et c’est sur cette donnée erronée que Napoléon a bâti son premier assaut, ce qui lui a fait perdre le bénéfice de la surprise. L’attaque a échoué. Et c’est cet échec qui a fait comprendre au contre-amiral anglais Sidney Smith que le gouverneur de la ville, Ahmad Djezzar, était un partenaire fiable. Il l’a donc soutenu avec tous les moyens dont il disposait, y compris – et c’est là une ironie de l’histoire – avec les canons lourds français venus par mer, interceptés par la flotte anglaise et livrés ensuite à Djezzar. Ce qui a permis à celui-ci de repousser les assauts français. Mais de plus, il n’a pas su que le colonel de Phélippeaux, un transfuge français , ancien camarade de classe de Napoléon à l’Académie militaire de Paris, avait fait édifier une deuxième muraille, en parallèle avec la première mais à l’intérieur. Et quand les attaquants français ont finalement réussi à franchir la muraille extérieure, ils ont buté sur la seconde. L’offensive était brisée. Napoléon, pressé par le temps, a compris qu’il ne pouvait se permettre un siège de longue durée. D’autant plus que des informations faisaient état d’une possible offensive des forces anglaise et ottomane contre Alexandrie. Il a donc levé le camp. Mais, et c’est une autre ironie, je soutiens que Napoléon aurait pu éviter cet échec s’il n’avait pas démantelé son unité d’observation aérienne, l’unité de montgolfières. Averti de la présence d’une double muraille, nul doute qu’il aurait modifié ses plans en conséquence.

MBA : Un dernier point : quand est-il de la fameuse proclamation pro-juive de Napoléon, en date du 1er floréal de l’an VII, soit le 20 avril 1799?

Prof. Mordechai Gichon : C’est ce que j’appelle la déclaration Balfour de l’époque. L’histoire est fascinante. Deux dépêches, parues au Moniteur universel et rédigées par le correspondant à Constantinople, vers la fin du siège. La première faisait état d’un appel de Napoléon à tous les juifs à se ranger sous sa bannière pour libérer l’ancienne Jérusalem, que l’appel avait été entendu, que les juifs s’enrôlaient en nombre et qu’ils menaçaient Alep. La seconde, un peu plus tard, disait qu’il ne s’agissait pas seulement de Jérusalem, mais que Napoléon avait des projets grandioses pour libérer le Levant, et au-delà Istanbul et même Saint-Pétersbourg! Maintenant, à la veille de la 2ème guerre mondiale, des archives de la famille Flekeles, une lignée de rabbins de Prague, ont été transférés à Prague. Je passe sur les détails pour simplement préciser que, après la guerre, a été découvert dans ce lot, une lettre de trois pages dactylographiées, traduites de l’allemand et qui reproduisent la fameuse proclamation imputée à Napoléon. En substance, il était dit que l’armée française délivrera la terre d’Israël et qu’il appartiendra aux juifs de la conserver. La question est de savoir s’il s’agit d’un faux ou non. Diverses théories courent. La plus répandue est que ce faux a été fabriqué par les rabbins de la communauté orthodoxe de Prague pour dénoncer aux autorités les agissements d’une autre communauté, celle des frankistes (NDLR : des nostalgiques du faux messie Shabtaï Zvi, une secte dirigée par Jacob Frank, dont le siège était à Offenbach). Ce qui reste difficile à prouver. Une autre hypothèse est que Napoléon, qui avait émancipé les juifs du nord de l’Italie, établi des liens amicaux avec la communauté juive d’Italie, Napoléon a estimé qu’il pouvait s’appuyer sur les juifs pour la réalisation de ses projets. Ce qui en soi serait une grande chose en ce qu’il aurait été le premier à insérer les juifs, après 18 siècles, dans une politique active.

Source: Israel Valley

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