Dans un entretien accordé au Figaro, le 26 décembre 2007 , François Bayrou, président du Mouvement démocrate revient sur le discours du président de la République
prononcé à Saint Jean-de-Latran : « Quand on a besoin d’un adjectif, c’est qu’on veut changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose
de profond, passé à peu près inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s’est construite ».François
Bayrou exprime une vision exigeante du modèle français de laïcité : « L’idée qui fonde la démocratie, c’est la vision géniale que Pascal a exprimée de la distinction des
ordres : il y a l’ordre du pouvoir, l’ordre de la religion et l’ordre de la science. »
LE FIGARO. Que pensez-vous du concept de « laïcité positive » défendu par Nicolas Sarkozy ?
François BAYROU. Quand on a besoin d’un adjectif, c’est qu’on veut changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose de profond, passé à peu près
inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s’est construite. S’exprimant comme président de la République,
il introduit la notion de « racines essentiellement chrétiennes » de la France, oubliant le grand mouvement d’émancipation des Lumières. Il affirme que la République a
« intérêt » à compter beaucoup de croyants. Il demande aux religions, toujours dans « l’intérêt » de la République, de fonder la morale du pays. C’est le retour, qu’on
croyait impossible en France, du mélange des genres entre l’État et la religion. Ce mélange des genres n’a jamais produit de bons fruits, je le dis comme citoyen, et je le dis aussi comme
chrétien de conviction.
Est-ce une erreur de parler d’espérance quand on fait de la politique ?
La République n’a pas à sous-traiter l’espérance aux religions. La République est en charge de réaliser un monde meilleur, et pas d’inviter à l’attendre. Cette conception sociologique de la
religion, fournissant « l’espérance » qui fait que les peuples se tiennent tranquilles et respectent les règles établies, on croyait qu’elle était loin derrière nous ! Ce
n’est pas autre chose que « l’opium du peuple » que dénonçait Marx. C’est un leitmotiv chez Nicolas Sarkozy, notamment quand il a parlé des bienfaits de la présence de l’islam
pour pacifier les banlieues. En réalité, l’espérance religieuse et l’espérance civique ne sont pas de même nature. Elles ne sont pas du même monde. Au demeurant, la foi, ce n’est pas
seulement l’espérance, ce n’est pas seulement pour l’avenir. C’est pour le présent, c’est voir le monde et voir l’autre dans une certaine lumière qui les révèle et les grandit. C’est en
cela qu’il existe un humanisme chrétien.
La République doit-elle prendre en compte ce que Nicolas Sarkozy appelle l’« aspiration spirituelle » de l’être humain, qui existe selon lui chez chacun de
nous ?
L’aspiration spirituelle est un mouvement précieux de l’être humain. Sur ce point, je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy. La société doit la respecter. Mais lorsqu’on suggère que la morale
républicaine doit se fonder dans les religions, on change d’approche. D’abord, il ne revient à aucune autorité civile de trancher ainsi une question de conscience. Il est aussi anormal de
voir un président dire qu’il faut se référer à la religion que d’en voir un autre affirmer qu’il faut rejeter toute religion. Cette orientation, dans un sens ou dans un autre, n’est pas
dans ses compétences. De surcroît, en tenant ce discours dans une société plurireligieuse, on prépare les conditions d’un affrontement entre les différentes religions. Car, quand elles se
contredisent, qui décidera qu’une religion est supérieure à une autre dans le domaine de la morale et des valeurs ?
Quelle est votre conception de la laïcité ?
Celle de Jules Ferry. Quand Nicolas Sarkozy dit que « jamais l’instituteur ne pourra remplacer le pasteur ou le curé » dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le
mal, parce qu’il lui « manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance », il exprime exactement le contraire du message
de Jules Ferry. La morale de l’instituteur n’est pas inférieure à celle du prêtre. Pour Jules Ferry, elle est la morale universelle au genre humain, qui prend garde à ne choquer aucune des
familles qui confient leur enfant aux maîtres. La laïcité est un bien très précieux que la France a su définir avant et mieux que les autres. Elle détermine un espace public à l’intérieur
duquel on ne fait pas intervenir la religion par l’autorité du dogme, et un espace intime, familial, où chaque être humain cultive des convictions, une vision du monde, qu’il ne peut
imposer aux autres. L’idée qui fonde la démocratie, c’est la vision géniale que Pascal a exprimée de la distinction des ordres : il y a l’ordre du pouvoir, l’ordre de la religion et
l’ordre de la science. Le pouvoir doit garantir la liberté de prier et la liberté de penser dans les deux autres ordres. Mais l’homme n’est libre que si on empêche toute interférence entre
ces ordres distincts. De la même façon, quand Nicolas Sarkozy établit un parallèle entre la vocation religieuse et sa vocation présidentielle, il mélange ce qui ne doit pas
l’être.
Cela vous choque ? Oui. En outre, c’est un paradoxe troublant que celui d’un pouvoir
qui affiche chaque fois qu’il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite faire de la
religion une autorité dans l’espace public. Cela s’est déjà produit dans l’histoire. Aujourd’hui, par exemple, chez Bush. Et cela, les citoyens républicains, laïques aussi bien que
chrétiens, ne peuvent l’admettre : ils ont quelque chose en commun, c’est le « rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Propos recueillis par Judith Waintraub, Le Figaro, 26 décembre 2007 - © Lefigaro.fr
Cette intervention de François Bayrou est decevante. Etant lui-même catholique il aurait dû se réjouir des opportunités que cet échange entre Sarkozy et Bénoît XVI apportent pour les
Catholiques en France.
Voici une autre interview de Frabçois Bayrou plus intéressante
Catholique pratiquant, le candidat UDF demeure hostile à toute révision de la loi de 1905. Il estime que les élus de la République « n’ont pas à obéir aux injonctions des
Églises »
La Croix : Y a-t-il des valeurs spécifiquement françaises ?
François Bayrou : Oui, la laïcité est spécifique à la France. C’est notre richesse. Elle est incompréhensible pour un étranger. Tout comme la vocation universelle des valeurs de la
République.
Le président de la République est, selon la Constitution, garant de l’unité de la nation. Est-il, à votre avis, garant de certaines valeurs ? Et si c’est le cas, quelles sont ces
valeurs communes à défendre ?
Le président de la République doit faire comprendre que la nation, ce sont des valeurs et qu’il en est le garant. Ces valeurs sont connues, c’est la liberté, l’égalité et la fraternité. Ce
sont trois valeurs de résistance. Telle est leur caractéristique première, surtout quand on essaie de les faire vivre ensemble. La liberté n’est pas naturelle : ce qui est naturel,
c’est la servitude, aussi bien à l’égard des autres que de soi-même. L’égalité n’est pas naturelle : ce qui est naturel, c’est l’inégalité, avec d’un côté les forts et de l’autre les
faibles. La fraternité n’est pas naturelle : ce qui est naturel, c’est l’égoïsme. Donc, nous avons construit un projet de société en trois mots, original dans le monde et d’ailleurs à
vocation universelle. Et le président de la République est garant de cela.
Que peut-il faire pour les garantir ?
D’abord, il doit les pratiquer. Il y a, dans la fonction présidentielle, une valeur d’exemplarité. La charge du président de la République est symbolique. Il doit faire des gestes. Au nom
de la Nation. La parole est très importante pour rappeler qu’il ne laissera jamais rien déraper, y compris et surtout de la part de ses propres amis.
Parmi ces gestes, le président doit-il inventer de nouveaux rendez-vous, de nouvelles fêtes laïques à côté des fêtes religieuses ?
L’idée d’une cérémonie lors de l’acquisition de la nationalité française est une bonne idée. Mais restons-en là. Ne multiplions pas les fêtes nouvelles qui dévaluent les
anciennes.
Faut-il revisiter la loi de 1905 sur la laïcité ?
La loi de 1905 est l’une des clés de voûte de la société telle que nous l’avons voulue. Je suis un chrétien, croyant, pratiquant, défenseur de la laïcité – et je la défends comme citoyen,
mais aussi comme croyant. La foi est beaucoup plus à l’aise dans sa maison lorsqu’elle est libérée de l’influence de l’État et réciproquement. Je considère que l’alliance du trône et de
l’autel a été une malédiction qui a fait beaucoup de mal. Une partie de l’anticléricalisme vient de là. La loi de 1905 permet d’ailleurs des accommodements pour que les religions puissent
disposer de lieux de culte.
Il y a quelques mois, le rapport Machelon suggérait que des communes puissent directement financer des lieux de culte. Y seriez-vous favorable ?
Ne touchons pas à l’équilibre actuel. Cherchons des mécanismes respectueux de la loi, qui peuvent permettre la construction de lieux de culte dignes pour des religions pauvres et récentes.
De nombreuses communes prennent des initiatives en ce sens. C’est bien ainsi, n’en faisons pas plus.
Une grande partie des propositions de la commission Stasi n’a pas été reprise. Faut-il reprendre ce dossier pour mieux définir ce qu’est la laïcité ? Et faut-il, comme elle le
proposait, accorder des jours fériés pour des fêtes d’autres religions que chrétienne ?
Il faut un code de la laïcité qui tienne compte de cette idée que nos fêtes, notre calendrier appartient à notre patrimoine. C’est comme dans une famille : il faut apprendre à vivre
ensemble, sans pour autant bouleverser les traditions. Ce serait donner des secousses à ce qui constitue la charpente de notre maison. Ne secouons pas tout cela en permanence.
Est-ce à l’État d’accompagner, de faciliter l’installation d’un islam en France ?
Oui, si on le peut et si les musulmans le demandent. Là encore, c’est comme s’il y avait une nouvelle famille dans le village. Il est légitime de lui donner sa place et de ne pas la
rejeter. Je pense que l’islam aspire à trouver sa place en France. Il y parviendra notamment par le biais des musulmans eux-mêmes, qui ont une référence constante, très forte – parfois plus
que d’autres – à la République. De ce point de vue, je suis optimiste.
Quand un musulman se présente d’abord comme musulman et ensuite comme Français, est-ce acceptable ?
Pas plus que lorsqu’on disait « catholique et Français toujours ». Il faut apprendre à vivre avec plusieurs identités. Mais observez que ceux qui disent cela sont souvent ceux qui
sont sans emploi ou sans espoir d’intégration.
Quelle doit être la place des religions dans une société laïque ?
La religion, c’est deux choses. C’est d’abord, pour beaucoup de femmes et d’hommes, un élément de leur vie personnelle, de leur vie de famille et qui est pour chacun d’entre eux une manière
de se voir soi-même et de voir le monde. C’est donc un univers intime et très profond, parce qu’il est à la fois personnel, familial et communautaire.
Il y a une deuxième dimension.
Les religions s’expriment dans l’espace public en disant ce qui est important pour elles par rapport à l’idée qu’elles se font de l’homme, de la vie, de la mort, de l’accomplissement de
l’homme. Les religions sont tout à fait légitimes à s’exprimer y compris dans la sphère publique. Elles sont une donnée importante de notre vie nationale. Les gouvernants, les élus du
peuple doivent en tenir compte, mais n’ont pas à obéir à des injonctions des Églises. Pour ma part, je ne me sens pas engagé par des prescriptions qui viennent de l’autorité ecclésiale,
malgré le respect et l’affection que, comme homme, je peux avoir pour elle. Je fais très attention à tout cela.
La religion ne doit donc pas être cantonnée à la sphère privée…
La foi est du domaine privé. La religion, c’est la communauté des croyants organisés. Et là, il y a une dimension collective. La religion ne peut pas être clandestine. En même temps, dans
un pays comme le nôtre, il faut veiller à ce que la République ait toujours la prééminence, qu’elle soit un pas devant. Elle accueille les religions, elle les regarde avec bienveillance,
mais elle ne laisse personne prendre le pas sur elle. Et je le dis comme croyant.
Quel est l’apport du christianisme à l’identité nationale française ?
Liberté, égalité, fraternité. C’est le double héritage du christianisme et des Lumières. La laïcité est aussi un héritage chrétien, car c’est le « rendre à César ce qui est à
César ». La situation et l’égalité de la femme, c’est aussi un héritage chrétien. L’identité nationale, il faut l’honorer, mais ne pas l’exalter. Il faut en avoir conscience, mais pas
passer son temps à en parler. Car l’identité, comme toujours, a deux faces : l’une, bienfaisante, signifie qu’on est en accord avec soi-même, et l’autre est névrotique. Il y a une
névrose de l’identité qui veut dire : « Je suis bien, les autres sont mal. » À trop exalter l’identité et la Nation, on peut préparer des dérapages.
Recueilli par Dominique GERBAUD -Copyright © La-Croix.com
Le sens des mots affirme François Bayrou. Il est en effet très important. Mais revenons un instant sur le concept de "laïcité". Qu'est-ce donc que la laïcité ? De façon
schématique, la laïcité est la séparation entre l'église et l'État. Juridiquement, l'État ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte mais garantit à chacun son exercice dans le respect de
l'ordre public.
Le discours de Nicolas Sarkozy propose une autre manière de dialoguer avec la religion. Il suggère de l'intégrer au débat public en tant que phénomène social pouvant amener à une autre
compréhension du monde dans lequel on vit. Évidemment, les scientifiques risquent de grincer des dents, ils ne seraient plus les seuls à être consultés dans l'objectif d'apporter des
solutions aux problèmes qui se posent, les croyants le seraient aussi, non avec des raisonnements scientifiques mais avec la foi.
Nicolas Sarkozy marque une rupture dans les propos tenus jusqu'alors par un président de la République française, notamment dans le domaine de l'éducation. Selon Nicolas Sarkozy, l'école de
la République ne saurait se substituer à l'enseignement religieux. Néanmoins, il serait regrettable de passer d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire d'enterrer la laïcité au profit de
l'œcuménisme, dans le sens où un seul message est la vérité.
Mais revenons sur les propos de François Bayrou. Selon lui, la laïcité se trouve dans la Bible, lorsque Jésus enseigne : "Rendez à César ce qui est à César". Une théorie qui pourrait se
défendre s'il était question ici de pouvoir. Or, à ce moment précis, Jésus voit une pièce d'argent avec l'effigie de César. Ce n'est ni plus ni moins que la notion de propriété qui est ici
évoquée par Jésus, en réponse à une question qui lui était ici posée par les pharisiens concernant les impôts. Les pharisiens attendaient certainement que Jésus appelle à la révolte, mais
voici qu'Il leur dit, telle une révolution, de payer, de se soumettre aux romains.
De plus, l'histoire des israélites à travers l'ensemble de l'Ancien Testament démontre que le pouvoir royal, dès l'intronisation de Saül, était conduit par Dieu au travers des prophètes
qu'Il avait disposés. C'est du moins ce que Samuel fit avec Saül. Les choses étaient différentes avec David. Dieu lui parlait directement, bien que les prophètes fussent présents.
L'organisation de la vie sociale des israélites, de leur vie économique, de leurs relations géopolitiques, était tracée par Dieu.
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